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Fictions du futur : séminaire 2016-2018

Après deux années consacrées à l’événement (« Créer l’événement : le savoir historique de la littérature », 2014-2015 ; « Mémoires de l’événement », 2015-2016), dont les conférences donneront bientôt lieu à une publication collective, le CERIEL abordera donc les « Fictions du futur », et plus particulièrement du XIXe au XXIe siècles. Il s’agira notamment de voir comment les représentations ou les projections utopiques ou dystopiques ont suscité une abondante production littéraire, cinématographique, artistique, et d’apprécier également comment les pratiques contemporaines reprennent et renouvellent certaines formes ou certains genres, comme la science-fiction, pour mieux interroger notre présent à partir d’hypothétiques futurs.

Qu’elle soit en effet littéraire ou cinématographique, la fiction met en scène un univers qui est rarement sans rapport avec le réel du lecteur, y compris pour des genres distanciés tels que la science-fiction. Ce constat nous renvoie de fait à une conception fonctionnaliste de la littérature, soulignée par Thomas Pavel lorsque ce dernier rappelle que « Les œuvres littéraires ne sont pas mises à distance simplement pour le bénéfice de la contemplation, mais afin qu’elles agissent avec force sur le monde du spectateur » (Les Univers de la fiction, Seuil, 1988, p. 183). Autrement dit, les « mondes possibles » de la fiction peuvent avoir pour effet – sinon même pour objet, dans le cas de la science-fiction – de « défamiliariser et de restructurer l’expérience que nous avons de notre présent, et ce, sur un mode spécifique, distinct de tout autre forme de défamiliarisation » selon le critique américain Fredric Jameson (Archéologies du futur. Tome 2 : Penser avec la science-fiction, Max Milo, 2008, p. 16). Héritière moderne de l’utopie, la science-fiction tendrait ainsi à montrer tout à la fois les manques dans notre réel, et l’incapacité que nous avons à produire de nouveaux imaginaires utopiques visant à le transformer.

Ainsi les travaux de ce programme, élaborés à partir d’un corpus de « fictions du futur » qui ne se limiteront pas aux seules œuvres de science-fiction ou d’anticipation, viseront à étudier notamment :

-       l’écart ou la distance entre la fiction et le réel, ainsi que les valeurs et visées – esthétiques, axiologiques, ... - de ces écarts et le « fonctionnement » de ces fictions ;

-       l’intertextualité et l’intermédialité des fictions considérées ;

-       leur réception ;

-       la reprise des codes esthétiques et narratifs de la science-fiction ou de l’anticipation par des auteurs contemporains de littérature « générale » comme Tristan Garcia, Michel Houellebecq, Nancy Huston, Doris Lessing…

Ces « fictions du futur » seront l’occasion de mettre en dialogue les divers domaines de spécialité des membres du CERIEL (littérature française des XIXe, XXe et XXIe siècles, littérature comparée, littérature de jeunesse, littératures francophones), et d’ouvrir des collaborations nouvelles avec des membres de l’EA rattachés ou CELAR ou à L’Europe des Lettres.

 

Programme des séances du séminaire

Sauf indications contraires, les séances ont lieu à la Faculté des Lettres, Bâtiment Le Portique, côté rue, 4e étage, salle 409

Première séance, vendredi 25 novembre 2016 (14 h, au Portique) - Atelier organisé par Laurent Bazin (Université de Versailles Saint-Quentin en Yvelines) et Philippe Clermont (Université de Strasbourg, CERIEL et ESPE), « Fictions du futur : utopies et dystopies, pour la jeunesse et pour les autres »

Jeudi 9 février 2017 : « Fictions du futur et poésie d’anticipation ». Atelier organisé par Bertrand Marquer (UdS), avec Hugues Marchal et Thibaud Martinetti (Université de Bâle)

Jeudi 16 mars 2017 : « La Fin des arts et des lettres dans la littérature d’anticipation ». Atelier organisé par Bertrand Marquer, avec Claire Barel-Moisan (CNRS), Clément Dessy (Oxford) et Valérie Sténion (Paris XIII).

Vendredi 14 Avril 2017 : « Afrotopisme, afroprophétisme et afrofuturisme dans les littératures africaines contemporaines ». Atelier organisé par Anthony Mangeon (UdS), avec Céline Gahungu (Paris IV), Lydie Moudileno (Université de  Pennsylvanie), et Nicolas Martin-Granel (CNRS) .

Octobre 2017 (date à préciser) : « Les Fictions du futur dans la littérature française contemporaine ». Atelier organisé par Corinne Grenouillet (UdS) avec Cédric Chauvin (Université Paul-Valéry Montpellier).

« Allégories de Messer Gaster », journées d'études 17 et 18 novembre 2016

       En prenant pour fil directeur la célèbre allégorie du Quart Livre, ces journées se proposent de mettre en perspective les différentes interprétations du Gaster de Rabelais, mais aussi de réfléchir à la valence métaphorique de l’estomac dans les représentations organicistes, dont J. Schlanger a montré la « plasticité argumentative », mais aussi la « fonction de facilitation » (Les Métaphores de l’organisme, 1971).

       L’estomac est en effet souvent mobilisé dans ce qu’Antoine de Baecque nomme des « corps-récit » (Le Corps de l’histoire, 1993), mais sa valeur évolue en fonction des contextes politique et idéologique. Sénat chez Menenius, roi absolu chez La Fontaine, Gaster est ainsi pour Jean Macé, fondateur de la Ligue de l’’enseignement, « le président de la république intérieure » (Histoire d’une bouchée de pain, 1865) et le modèle d’un libéralisme républicain. Les allégories politiques utilisées par la caricature témoignent en particulier de cette capacité d’incarnation de l’estomac, ainsi que de sa faculté d’adaptation à des cibles évoluant au gré de l’histoire du pouvoir.

       Plus largement, le discours philosophique et politique semble exploiter la « disposition polaire »[1] dans laquelle s’insère l’allégorie rabelaisienne, en privilégiant tour à tour le « Gaster-Vertu » et le « Gaster-Manduce »[2]. Le XIXe siècle, qui illustrerait selon Philarète Chasles le « règne » de « Messer Gaster » (« Introduction » à La Peau de Chagrin), est de ce point de vue représentatif : incarnation d’un matérialisme corrupteur pour Victor Hugo (William Shakespeare, 1864), le Ventre personnifié peut également jouer le rôle de nouvelle « muse » pour ceux qui, comme Joseph Berchoux (La Gastronomie, 1801) ou Brillat-Savarin, se revendiquent de « Gasterea » (Physiologie du goût, 1825). Mais cette ambivalence métaphorique se retrouve également dans les représentations physiologiques et philosophiques : Gaster peut y symboliser le corps dans sa dimension la plus viscérale, ou à l’inverse donner accès, comme dans l’idéalisme kantien[3], au travail de l’esprit, et ainsi figurer une « âme » dont la localisation pose problème. Patron des arts ou organe de la dévoration matérialiste, Gaster est aussi un Janus que mobilisent des systèmes de représentations axiologiquement très divers.

            Ouverte d’un point de vue disciplinaire et chronologique, la discussion que ces journées entendent favoriser cherchera donc à inscrire la dimension allégorique de Gaster dans une histoire, dans un système de valeur, et dans une poétique. Elle tentera, en particulier, de cerner les raisons qui font d’un organe (l’estomac) un lieu, au sens rhétorique, de la formulation d’un système de pensée, et de la fabrication de ses figures.

 


[1] M. Jeanneret, « Quand la fable se met à table. Nourriture et structure narrative dans Le Quart Livre », Le Défi des signes : Rabelais et la crise de l'interprétation à la Renaissance, Orléans, Paradigme, 1994.

[2] François Rigolot, Les Langages de Rabelais [1972], Genève, Droz, 2009, p. 154.

[3] Voir J.D. Mininger, J. M. Peck, « Kantstipation », in T. S. Wagner & N. Hassan (eds), Consuming Culture in the long Nineteenth Century. Narratives of Consumption, 1700-1900, Lexington Books, 2007, p. 209-222.

Écrire au féminin, penser (entre) les langues, un double exil ? Altérité linguistique dans la création littéraire des femmes (1875 –2015), 1er et 2 décembre 2016

Journée d’études, Strasbourg, 1er et 2 décembre 2016,
en préparation d’un colloque international à l’horizon 2018

Organisateurs :

Britta Benert (EA 1337 - Université de Strasbourg/ESPE)
Mateusz Chmurski (UMR 8224 EUR’ORBEM, CNRS – Paris-Sorbonne et EA 4372 CERCLE, Université de Lorraine)
Luba Jurgenson (Université de Paris-Sorbonne et UMR 8224 EUR’ORBEM, CNRS – Paris-Sorbonne)

Avec la participation de :

-       Nathalie Carré, INALCO
-       Suzel Meyer, Université de Strasbourg
-       Cécile Rousselet, Université de Paris 3
-       Tatiana Victoroff, Université de Strasbourg
-       ...

La rencontre aura pour but de préparer un colloque d’envergure internationale programmé pour le premier trimestre 2018. Il s’agira de discuter la validité de l’argumentaire ci-dessous ainsi que de dégager différents axes de réflexion (en vue des sessions du colloque). 

Le colloque programmé (sujet de réflexion de la présente journée d’étude) s’inscrit dans la prolongation de deux champs d’investigation.

D’une part, avec la publication de l’ouvrage Paradoxes du Plurilinguisme littéraire 1900 (Benert, 2015), nous avons voulu élargir la problématique du changement des langues et/ou du mélange des langues au sein même des textes, en partant d’une approche résolument diachronique. La dimension historique contribue en effet à complexifier un domaine de recherche où des études consacrées à la littérature d’aujourd’hui (dite « migrante ») foisonnent mais où l’analyse de la diversité linguistique se limite souvent à pointer ses liens avec les phénomènes actuels de mondialisation. La focale portée sur la période 1900 fait émerger une attitude foncièrement paradoxale à l’égard du plurilinguisme littéraire, entre glorification et rejet, et aide à aborder avec plus de discernement certains des paradoxes du plurilinguisme littéraire d’aujourd’hui.

D’autre part, un accent fort sera mis sur l’importance de la belle époque pour l’évolution de l’écriture féminine, marginalisée tout au long du XIXe siècle, à de rares exceptions près. En effet, étudier l’importance identitaire des journaux personnels et leur rôle pour la création fictionnelle des auteurs tant marginaux que marginalisés dans le contexte culturel centre-européen (Chmurski 2012) nous a permis de constater que le cadre traditionnel de littératures nationales, issu du XIXe siècle et canonisé par la recherche littéraire dominante, ne suffit plus à circonscrire les phénomènes artistiques de l’époque 1900. Plurilingues, métafictionnels, transgressifs à plusieurs titres, les œuvres de l’époque s’avèrent le laboratoire où se construit, au cas par cas, une identité plurielle, dont se nourrissent les décennies suivantes. Or, s’il est possible de constater un essor considérable des analyses et du plurilinguisme, le rôle des écrits féminins dans ces processus n’a pas encore été proprement exploré.

Quels rapports peut-on observer entre l’érosion des genres littéraires traditionnels, l’émancipation de l’écriture féminine et l’évolution de la littérature moderne ? À travers les œuvres de nombreuses auteures qui, de Lou-Andreas-Salomé et Maria Komornicka-Piotr Włast à Agota Kristof, décidèrent d’exprimer leur identité mouvante entre les langue(s), le colloque explorera l’hypothèse du dernier quart du XIXe siècle en tant que moment clé de l’émancipation des écrits de femmes plurilingues. Nous interrogerons l’importance de cette période charnière pour les écrits du siècle dernier, sans négliger pour autant les ouvertures thématiques, génériques et théoriques, et notamment la théorie du genre.

En liant les problématiques de la création littéraire des femmes et de l’altérité linguistique, il s’agira d’interroger une marginalisation potentiellement double : du fait du plurilinguisme et du fait de créer en tant que femme. Le cadre historique choisi, pour sa part, vise à réfléchir sur les continuités et ruptures des identités en crise. Il sera accompagné d’une ébauche de réflexion théorique de ces enjeux encore trop peu connus.

« “Les héros du retrait” dans les mémoires et les représentations de l’Europe contemporaine », 16 et 17 mars 2017

Colloque pluridisciplinaire organisé par Michel Fabréguet (Institut d’Études Politiques de Strasbourg, DynamE, UMR 7367) et Danièle Henky (EA 1337, CERIEL).

Ce projet fait suite aux journées d’études de 2009 (Grandes figures du passé et héros référents dans les représentations de l’Europe contemporaine, Paris, L’Harmattan, « Inter-National », 2012) et du colloque de 2012 (Mémoires et représentations de la déportation dans l’Europe contemporaine, Paris, L’Harmattan, « Inter-National », 2015) organisés par l’EA FARE (« Frontières, acteurs et représentations de l’Europe », aujourd’hui intégrée dans l’UMR 7367 DynamE), avec la collaboration de l’EA 1337.  On s’y intéressera aux parcours sinueux de figures historiques, politiques, militaires qui ont, dans différents contextes, accompagné la fin ou la chute d’un régime autoritaire sans pour autant le condamner explicitement – à l’instar par exemple d’Adolfo Suarez, premier ministre du roi d’Espagne Juan Carlos, lors de la transition octroyée du franquisme à la démocratie, ou des dirigeants communistes comme le Hongrois Janos Kadar ou le Russe Mikhaïl Gorbatchev. On prêtera une égale attention à des personnages qui, ayant dans les fictions des qualités potentiellement héroïques, n’en font pas usage ou les utilisent à mauvais escient voire à contretemps, et qui incarnent en définitive une posture ambivalente. Quelle place ces « héros du retrait », aux destinées moins flamboyantes que celles des conquérants bâtisseurs d’empires, occupent-ils dans l’histoire et la mémoire de nos contemporains ? Comment sont-ils perçus et représentés, accueillis mais aussi instrumentalisés à l’intérieur des différentes aires géographiques et nationales du contient européen, en fonction en particulier du jeu des conflictualités dans l’histoire la plus immédiate ? Dans quelle mesure ces « héros du retrait » se retrouvent-ils associés à la prise de conscience de nos contemporains d’une inévitable perte d’influence de notre continent à l’ère de la mondialisation, et comment cela se manifeste-t-il dans les représentations que peuvent en faire les arts ?

La relation franco-africaine, une nouvelle histoire politique et littéraire (1975-2015), colloque 11-12-13 avril 2017

Appel à communication

Colloque international organisé par le Centre d’Étude sur les Représentations : Idées, Esthétique, Littérature (CERIEL) les 11, 12, 13 avril 2017.

Responsables : Corinne Grenouillet, Anthony Mangeon ; axe « Littérature et Histoire » de l’EA 1337 (Configurations littéraires).

Organisé en partenariat avec deux autres équipes d’accueil (Centre Ecritures, Université de Lorraine, EA 3943 ; RIRRA 21, Université Paul-Valéry Montpellier, EA 4209), ce colloque international sera le premier temps fort d’un cycle « LHM – Littérature, histoire, mondialité »,  qui comprendra trois colloques coordonnés : « La relation franco-africaine » (Strasbourg, avril 2017) ; puis « Le sacre de l’écrivain mondialisé » (Université de Lorraine, Metz, 2019) et enfin « La mondialisation des littératures d’expression française » (Université Paul-Valéry, Montpellier, 2020).

Argumentaire

De nombreux historiens de la colonisation ou de la littérature ont étudié les relations franco-africaines comme une « individualité historique » (Weber 1965 : 171) où l’exercice de la domination se distinguait nettement des autres politiques coloniales européennes. Au colonialisme comme « contrôle exercé par un peuple sur un autre » (Reinhard 1997 : 9), avec son cortège habituel de violences, de guerres, et d’exploitations intensives, s’associaient en effet très régulièrement des formes d’empathie et des « doses de fraternité » (Dozon 2003 : 19) qui ont longtemps lié Français et Africains dans une possible communauté de destin historique, politique ou littéraire. Pétri de contradictions, oscillant constamment entre les logiques antagonistes de l’assimilation et de l’association, et traitant tout à la fois ses colonisés « en frères et en sujets » (Arendt 2010), l’impérialisme français a constitué un cadre complexe au sein duquel les Africains pouvaient paradoxalement imaginer leur émancipation et forger ainsi, de concert avec certains écrivains et hommes politiques français, de nouvelles définitions de la nationalité, de la souveraineté et de la République.

Les années soixante ont marqué la fin de cette forme d’imagination impériale et de ses projections fédéralistes, sans empêcher la résilience d’une certaine mentalité coloniale dans les nouveaux rapports politiques et littéraires entre Français et Africains. Dans les faits, quoique souvent publiées chez les mêmes éditeurs, et mises à la disposition du public dans les mêmes librairies, la littérature française et la littérature africaine francophone restent le plus souvent étudiées de manières cloisonnées dans les universités de l’hexagone, comme si elles demeuraient par nature étrangères l’une à l’autre. Et lorsqu’on envisage des influences ou des filiations, ces dernières sont le plus souvent conçues à sens unique : on peut, à la rigueur, voir en Alain Mabanckou un neveu littéraire de Louis-Ferdinand Céline, mais à rebours on ne présentera jamais un écrivain métropolitain comme le nouveau Kourouma ou comme le Mongo Beti français.

En 2007, le manifeste Pour une littérature-monde en français a certes brouillé les frontières entre écrivains français et francophones, soudain réunis sous la bannière hétéroclite d’une littérature qui parle du monde, tout en venant elle-même « du monde entier » (Le Bris 2007 : 42). Mais s’il a d’une certaine manière ressuscité une forme d’« empire de la littérature », ce mouvement n’est pas encore parvenu à donner corps à son idée de « littérature-monde », c’est-à-dire à l’exhausser au statut d’un véritable patrimoine en partage. Une des raisons en fut sans doute, par-delà sa rhétorique classique de la rupture, son indifférence à l’histoire des relations franco-africaines telles qu’elles se sont construites dans la longue durée, et prolongées ensuite jusqu’en notre XXIe siècle désormais bien avancé.

De William Cohen à Gary Wilder en passant par Frederic Cooper, ou de Jean-Loup Amselle à Bernard Mouralis en passant par Jean-Pierre Dozon, les travaux les plus novateurs sur l’histoire franco-africaine s’inscrivent, aux États-Unis comme en France, dans une démarche continuiste qui montre notamment comment la métropole et ses colonies se sont réciproquement construites et influencées à travers les époques. Les littératures françaises et francophones s’y trouvent de surcroît régulièrement convoquées et commentées pour donner mieux à comprendre ces féconds rapports entre la France et l’Afrique. Mais en s’arrêtant généralement au seuil des indépendances, les recherches historiques et littéraires laissent souvent en suspens les prolongements méconnus et les mutations inédites de ces relations franco-africaines à l’ère postcoloniale. Les travaux de Dominic Thomas permettent en revanche d’apprécier les récents « processus d’intercommunication » et le « bilatéralisme des échanges entre les populations en Afrique et en France » qui président désormais à l’émergence d’une « littérature afro-française » (Thomas 2013 : 25). C’est donc ce que le présent colloque s’attachera à mettre en lumière. Il s’agira notamment d’étudier les manières différentes mais aussi parfois complices, voire complémentaires, dont les écrivains français et les écrivains africains contemporains reviennent fréquemment sur l’histoire de ces relations, depuis l’ancien régime jusqu’à la décolonisation.

En proposant comme balises les années 1975 à 2015, nous ne souhaitons pas simplement revisiter quatre décennies de production littéraire, mais surtout marquer, à partir d’exemples ou de parcours précis, qu’il n’y eut jamais solution de continuité entre la littérature française et les littératures africaines francophones, pas plus qu’entre les écrivains du XXe siècle finissant et ceux du XXIe siècle naissant. Beaucoup d’auteurs nés durant ou après la Seconde Guerre mondiale sont, dans les faits, entrés en littérature à compter des années soixante-dix, et continuent d’écrire encore aujourd’hui à partir d’un rapport privilégié à l’histoire franco-africaine. Une nouvelle génération les a rejoints, et ces « enfants de la postcolonie » (Waberi) se nourrissent également d’autres expériences ou d’autres lectures qu’à l’époque coloniale, mais surtout ils sont issus d’une histoire certes décolonisée – les indépendances ont désormais plus d’un demi-siècle –, sans que sa compréhension soit pour autant décolonialisée – le colonial perdure en effet, et fait même fréquemment retour dans les représentations et les politiques socioculturelles. Pourtant les écrivains africains et les écrivains français se lisent aujourd’hui et par là même, se répondent et s’influencent réciproquement pour certains, dans le même temps qu’ils dialoguent avec les historiens dans un effort commun pour déjouer la prégnance du colonial. On pourrait même noter qu’à certains égards, ils précèdent parfois ces derniers dans leurs relectures ou leurs « redécouvertes » historiques : Ahmadou Kourouma (Monnè, outrages et défis, 1990) devance par exemple Achille Mbembe (De la postcolonie, 2000), de même que Patrice Nganang (La Saison des prunes, 2013) précède quelque peu Éric Jennings (La France libre fut africaine, 2014), ou Paule Constant (C’est fort la France !, 2013) Guillaume Lachenal (Le Médicament qui devait sauver l’Afrique, 2014) sur les vicissitudes des relations franco-africaines, ou au contraire sur les récurrences de leur histoire. Dans tous les cas on observe des convergences entre historiographie et littérature, mais surtout une pluralité des points de vue et, partant, des regards littéraires sur l’histoire, selon que l’on se situe au Nord ou dans le Sud : les zones d’ombre ne seront pas les mêmes, et des tabous ou des problèmes de légitimité (d’une question, d’une parole) resteront propres à chaque champ. Ce sont aussi ces écarts et ces modes de positionnement différents qu’il nous faudra explorer.   

Plusieurs raisons nous motivent à organiser ce colloque en 2017. Si 2016 marque actuellement les 70 ans de l’Union Française et de la départementalisation (Antilles, Guyane, Réunion...), en 2017 viendront aussi les 70 ans des massacres coloniaux à Madagascar, et les quarante ans de l’indépendance de Djibouti : d’un certain point de vue, ce n’est qu’à cette date tardive (1977) que la France est véritablement devenu un État-Nation sans empire. Et cela fera exactement soixante ans qu’elle s’est détournée de sa forme ancienne d’imagination politique (l’empire), pour se lancer dans une autre aventure supranationale – l’Europe du marché commun (1957). Accessoirement, en 2017, ce seront également les 70 ans d’Erik Orsenna (22 mars 1947) et de Patrick Grainville (1er juin 1947) ainsi que les quatre-vingt ans de Henri Lopes (12 septembre 1937). Quant à Jean-Luc Raharimanana, il atteindra cinquante ans (26 juin 1967). Tous ces écrivains méritent qu’on se penche collectivement sur la manière dont leur œuvre a aidé à repenser et faire connaître l’histoire de la relation franco-africaine, dans son indéniable violence, mais aussi dans toute sa complexité. Ce colloque proposera donc plusieurs communications et des tables-rondes spécifiques, en présence si possible de ces auteurs. Il sera aussi l’occasion de dresser un premier bilan rétrospectif, dix ans après le manifeste Pour une littérature-monde en français.

Le comité scientifique souhaite croiser les regards des écrivains africains et des écrivains français sur la relation franco-africaine, ainsi que ceux des critiques et des historiens.  Il propose les orientations suivantes :

- Dans quelle mesure cette relation a-t-elle rempli un rôle de révélateur dans la carrière littéraire, académique, et éventuellement politique, des uns et des autres ?

- Quelle fonction joue-t-elle dans l’économie des textes ?

- Cette relation est-elle conçue comme une réalité historique ou, au contraire, comme un fantasme et une reconstruction imaginaire ?

- Quels épisodes, ou quels événements de la relation franco-africaine se voient-ils conférer un rôle charnière par les écrivains ? Y a-t-il convergences ou divergences avec les historiens ? Quels traitements spécifiques les écrivains proposent-ils ?

- Quel discours sur l’histoire politique, et quel discours sur les usages de la langue française les écrivains tiennent-ils lorsqu’ils s’intéressent à la relation franco-africaine ?

- Quelles sont les modalités spatiales de cette relation ?

- Quelles influences précises peut-on identifier, des écrivains français sur les écrivains africains, et des écrivains africains sur les écrivains français ?

- Comment se construisent les imaginaires patrimoniaux respectifs ou communs des écrivains africains et des écrivains français ?

 

Ce colloque international encouragera la participation des doctorants, dans le programme général ou sous la forme d’ateliers spécifiques, selon le nombre des propositions retenues. Au terme de ses travaux, il devrait déboucher sur une vision moins cloisonnée des histoires littéraires et politiques française et africaines. Mais pourquoi, en définitive, l’organiser en Alsace, et tout particulièrement dans son Eurométropole ? Il suffit de rappeler le « Serment de Koufra », par lequel le général Leclerc et ses soldats africains jurèrent « de ne déposer les armes que le jour où nos couleurs, nos belles couleurs flotteront sur la cathédrale de Strasbourg » (2 mars 1941).  Ce « serment » ne marquait donc pas seulement la première victoire de la France libre, mais un temps fort de la relation franco-africaine qui se projetait jusqu’à Strasbourg, dont l’université même se trouvait alors exilée. Cela fait donc particulièrement sens d’organiser dans nos murs ce colloque international sur « la relation franco-africaine, une nouvelle histoire politique et littéraire ».

 

 

Éléments de bibliographie :

Amselle, Jean-Loup. Vers un multiculturalisme français : l’empire de la coutume. Paris, Aubier, 1996.

Arendt, Hannah. Les Origines du totalitarisme, tome II : L’impérialisme, traduit de l’anglais par Martine Leiris et Hélène Frappat, Paris, Seuil, coll. Points, 2010.

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Cooper, Frederick. L’Afrique depuis 1940 [2002]. Traduit de l’anglais par Christian Jeanmougin, Paris, Payot, 2008.

Cooper, Frederick. Le Colonialisme en question : théorie, connaissance, histoire [2005]. Traduit de l’anglais par Christian Jeanmougin, Paris, Payot, 2010.

Cooper, Frederick. Français et Africains ? Être citoyen au temps de la décolonisation. Traduit de l’anglais par Christian Jeanmougin, Paris, Payot, 2014.

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Diakité, Tidiane. Louis XIV et l’Afrique noire. Paris, Arléa, 2013.

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Mbembe, Achille. De la Postcolonie : essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2000.

Miano, Léonora. Habiter la frontière, Paris, L’Arche, 2012.

Miller, Christopher. Nationalists and Nomads. Essays on Francophone African Literature and Culture, Chicago, Chicago University Press, 1999.

Moudileno, Lydie. « Bodo, roman africain ». Cahiers d’Études Africaines, vol. LV (2), n°218, 2015, p.381-393.

Moudileno, Lydie. « “Il devint un Romaincourtien”. Histoire coloniale et histoire régionale », dans Cécile Van den Avenne (dir.) : Tierno Monénembo, Paris, Classiques Garnier, coll. « Écrivains francophones », 2016 (à paraître).

Mouralis, Bernard. République et colonies, entre histoire et mémoire [1999]. Rééd. Paris, Présence Africaine, 2012.

Parent, Sabrina. Cultural Representations of Massacre. Reinterpretations of the Mutiny of Senegal. New York & Basingstoke, Palgrave & Macmillan, 2014.

Ranaivoson, Dominique. « Madagascar 1947 : le roman ouvre-t-il les pages scellées de l’histoire ? », Études littéraires africaines, n°26, 2008, p.61-69.

Ranaivoson, Dominique. Nour, 1947 de Jean-Luc Raharimanana, étude critique. Paris, Champion, 2015.

Reinhard, Wolfgang. Petite histoire du colonialisme. Paris, Belin Sup « Histoire », 2000.

Thomas, Dominic. Noirs d’encre. Colonialisme, immigration et identité au cœur de la littérature afro-française, Paris, La Découverte, 2013.

Thomas, Martin (dir.). The French Colonial Mind, vol. I : Mental Maps of Empire and Colonial Encounters ; vol. II : Violence, Military Encounters, and Colonialism. Lincoln & London, University of Nebraska Press, 2011.

Waberi, Abdourahman. « Les Enfants de la postcolonie : Esquisse d’une nouvelle génération d’écrivains francophones d’Afrique noire »,  Notre librairie, n°135, septembre-décembre 1998, p. 8-15.

Weber, Max. Essai sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1965.

Wilder, Gary. The French Imperial Nation-State : Negritude and Colonial Humanism between the Two World Wars. Chicago, The University of Chicago Press, 2005.

Wilder Gary. Freedom Time : Negritude, Decolonization, and the Future of the World. Durham & London, Duke University Press, 2015.

 

Comité scientifique international :

Kusum Aggarwal (U. Delhi, Inde).

Claire Ducournau (U. Paul-Valéry Montpellier, France).

Romuald Fonkoua (U. Paris-Sorbonne, France).

Sylvère Mbondobari (U. Omar-Bongo, Gabon).

Lydie Moudileno (U. Penn, États-Unis).

Bernard Mouralis (U. Cergy-Pontoise, France).

Dominique Ranaivoson (U. Lorraine, Metz, France).

Dominic Thomas (UCLA, États-Unis).

 

Modalités :

Envoi des propositions d’intervention : avant le 15 juin 2016.

Les propositions (titre et résumé : 300 mots maximum) et une brève notice biobibliographique de l’auteur (statut, rattachement scientifique, champ de recherche : 70 mots maximum) sont à envoyer aux adresses suivantes :

corinne.grenouillet@unistra.fr

amangeon@unistra.fr

Réponse du comité scientifique : 5 septembre 2016.

Date du colloque : 11-12-13 avril 2017.

Une sélection des contributions au colloque fera l’objet d’une publication collective.

Aragon à l’international, appel à contributions (RCAET n° 16)

Coordonnateurs  : Erwan Caulet (Université Paris-I/CNRS, Centre d’Histoire sociale du XXe siècle), Corinne Grenouillet, (Université de Strasbourg, EA 1337 « Configurations littéraires »), Patricia Principalli, (Université Paris-Est Créteil, EA 4384, CIRCEFT-Escol, Paris 8 et UPEC)


Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet
(RCAET) consacrera son prochain volume (n° 16) à la réception d’Aragon à l’international.
Qu’Aragon fut un inlassable promoteur des cultures étrangères, nul ne l’ignore, au regard des multiples activités de traduction, d’édition ou de critique qu’il consacra aux littératures étrangères. En atteste le colloque consacré en 1992 à « Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères », qui contribua à dresser un premier état des lieux. Car Aragon s’est toujours montré particulièrement ouvert aux cultures de l’Autre ; il s’est nourri des cultures russe, espagnole, allemande ; il a traduit La Chasse au Snark de Lewis Caroll (1928) ou A pleine voix de Maïakovski (1933), a révisé les traductions de nombreux auteurs publiés dans la collection « Littératures soviétiques », n’a cessé d’insérer dans sa prose des traductions partielles de Shakespeare, Pouchkine, Cummings ou Hölderlin et d’imiter des poètes étrangers (Johanne Le Ray, RCAET n° 15) ; il parlait et lisait plusieurs langues étrangères dans le texte, avait même pris des cours de malais dans les années 1920. René Depestre, qui se définit comme un écrivain du Sud, peut ainsi justement parler de la « mondialité d’Aragon en matière de culture et de civilisation » (RCAET n° 14, p. 223).
Mais si l’on peut évoquer une incorporation de la culture mondiale par Aragon, peut-on observer, à l’inverse, une influence d’Aragon sur cette dernière ? Certains travaux ont déjà souligné que son œuvre fut elle-même une source d’inspiration, dans des cultures européennes ou plus lointaines : John Bennett a montré la complexité de la reconnaissance de la voix d’Aragon résistant en Angleterre, Anne Roche a analysé la lecture du Paysan de Paris par Walter Benjamin, Sankishi Inada puis Michel de Boissieu ont mis en évidence le rôle de l’écrivain dans la production japonaise, lié à des circonstances historiques particulières.
Par ailleurs, Aragon fut l’un des rares écrivains à rendre hommage, dans ses romans (Les Communistes) et sa poésie (« Cantique aux morts de couleur », 1949 ou « Dominos d’ossements que les jardiniers trient », 1956) à la vaillance et au sacrifice des soldats africains pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans le même temps, il rencontre les écrivains d’Afrique noire, le Guinéen Fodéba Keïta par exemple (Corinne Grenouillet, RCAET n° 13). A partir du milieu des années 1950, plus de 80 articles consacrés à la littérature maghrébine d’expression française parurent dans le journal d’Aragon, Les Lettres françaises, qui célébra le poète algérien Mohammed Dib et accorda une large place aux écrivains algériens Mouloud Feraoun, Kateb Yacine et Abdelkhébir Khatibi ainsi qu’au Tunisien Albert Memmi.
Cet intérêt d’Aragon pour la littérature étrangère d’expression française a été réciproque, et l’est encore. En 1955, le monde littéraire caribéen s’enflamma pour une polémique déclenchée par la publication du Journal d’une poésie nationale  : le jeune poète haïtien René Depestre et le poète martiniquais Aimé Césaire croisèrent le fer, le second accusant le premier de se placer sous la tutelle des enseignements théoriques d’Aragon, comme l’ont montré Maryse Condé, et après elle Romuald Fonkoua et Anne Douaire-Banny. Récemment, Béatrice N’Guessan Leroux, Anthony Mangeon ou Nyunda ya Rubango ont observé la place d’Aragon dans la production congolaise, plus particulièrement chez Mukala Kadima-Nzuji (La Chorale des mouches, 2003) et chez Henri Lopes, dont Le Lys et le flamboyant (1997) fait entendre l’écho de La Mise à mort (1965).
Tahar ben Jelloun déclare, de son côté, avoir été bouleversé par ses poèmes « largement inspirés de la poésie amoureuse des Arabes d’Andalousie » (Le Bris et Rouaud, p. 114). L’auteur du Fou d’Elsa (1963), dont l’écriture métissée s’appuie sur les langues et les cultures orientales (Hervé Bismuth, Ridha Boulaâbi), ne pouvait que rencontrer un fort écho parmi les écrivains et les lecteurs arabes. Rania Fathy, travaillant aujourd’hui sur la littérature égyptienne d’expression française, dont l’œuvre de Gulpérie Efflatoun, évoque en effet un « vrai engouement pour Aragon marquant toute une génération d’écrivains et de lectorat arabes », et voit même son œuvre comme « porteuse de prémices d’une littérature-monde avant la lettre ».

Ces travaux nous paraissent ouvrir une voie féconde dans la recherche aragonienne, que nous voudrions explorer davantage, en interrogeant certains aspects de la réception d’Aragon à l’international. Nous souhaiterions notamment accorder une place particulière aux relations d’Aragon à la littérature francophone. Les pistes seraient les suivantes :
– Les zones francophones : Aragon occupe-t-il une place particulière, et laquelle, chez les auteurs étrangers d’expression française ? Qu’en est-il au Moyen-Orient, en Afrique et dans les Caraïbes, mais aussi au Québec ou en Europe ?
– Les textes traduits : Aragon a-t-il été traduit, comment, par qui, où ? Certaines aires culturelles sont-elles plus particulièrement concernées, et pourquoi ? Certaines œuvres sont-elles privilégiées, d’autres sont-elles au contraire omises ? Favorise-t-on plutôt la poésie ou plutôt l’œuvre romanesque ? En quoi les choix de traduction opérés sont-ils révélateurs d’une interprétation de l’œuvre et de l’homme, et/ou de son engagement, mais aussi des modalités d’importation et de réception dans le pays d’accueil, telles qu’elles sont étudiées par les Translation studies ? Quelles sont les raisons de son éventuelle absence dans certains espaces ?
– La présence dans le cursus scolaire et/ou universitaire : Aragon est-il représenté dans l’enseignement, figure-t-il dans des préconisations parmi d’autres auteurs étrangers et lesquels, dans des manuels scolaires ou dans des programmes d’enseignement ?
– Le rôle de la chanson : en France Ferré, Ferrat ou Brassens ont largement contribué à populariser la poésie aragonienne auprès de toute une génération ; plus de 150 poèmes ont fait l’objet de mises en chanson, que reprennent des interprètes plus récents ; la mise en chanson de poèmes d’Aragon existe-t-elle ailleurs ? A-t-elle eu, comme en France, un rôle de diffusion de l’œuvre de l’écrivain ?
– Le rôle du politique : unis dans un même combat, réunis dans des congrès internationaux, les écrivains ou artistes étrangers communistes amis du couple Elsa Triolet-Aragon (l’Espagnol Rafael Alberti, le Chilien Pablo Neruda, le Brésilien Jorge Amado, l’Italien Alberto Moravia, pour ne citer qu’eux) ont-ils, lorsqu’ils ont pu le faire, joué un rôle spécifique dans la diffusion et la réception de son œuvre dans leur pays d’origine ?
– La filiation aragonienne : quels écrivains étrangers Aragon et ses œuvres ont-ils influencés (et influencent-ils aujourd’hui encore) ? Quels auteurs ont noué un dialogue littéraire avec lui dans leurs œuvres propres, l’ont cité, s’en sont inspiré en reprenant et poursuivant des thèmes ou des figures qu’il a initiés ? Y a-t-il des textes qui le mettent en scène comme écrivain ?

La classicisation d’Aragon en France semblant accomplie, c’est en somme la présence et la place d’Aragon dans le champ littéraire mondial que ce volume entend interroger.

Bibliographie indicative  :

Ouvrages généraux :
Pascale Casanova La République mondiale des lettres, Seuil, 1999, 512 p.
Johan Heilbron et Gisèle Sapiro (éds), Traduction : les échanges littéraires internationaux, Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 144, septembre 2002.
Michel Le Bris Michel et Jean Rouaud (dir), Pour une littérature monde, Gallimard, Paris, 2007.
Gisèle Sapiro (dir.), La Traduction comme vecteur des échanges culturels internationaux. Circulation des livres de littérature et de sciences sociales et évolution de la place de la France sur le marché mondial de l’édition (1980-2002), Rapport de recherche, Centre de sociologie européenne, 2007.
Gisèle Sapiro, Translatio. Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation, Paris, Éditions du CNRS, coll. « Culture et société »,‎ 2009, 432 p.


Ouvrages et articles sur Aragon :
John Bennett, Aragon, Londres et la France libre. Réception de l’œuvre en Grande-Bretagne, 1940-1946, L’Harmattan, 1998.
John Bennett, « Aragon et l’Angleterre pendant la Deuxième Guerre mondiale », Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères, Presses Universitaires Franc-Comtoises, 2000, p. 25-51.
John Bennett, « Aragon et ... encore !... André Breton », Recherches croisées Aragon / Elsa Triolet n° 7, Presses Universitaires franc-comtoises, 2001, p. 77-90.
Hervé Bismuth, Le Fou d’Elsa : Métissages linguistiques et discursifs, Éditions Universitaires de Dijon, coll. « Écritures », 2007, 200 p.
Michel de Boissieu, « Une lecture de La Semaine sainte au Japon », Aragon, trente ans après : Recherches croisées Aragon-Elsa Triolet n° 15, Presses Universitaires de Strasbourg, 2014, p. 17-23.
Ridha Boulaâbi, L’Orient des langues au XXe siècle, Aragon, Ollier, Barthes, Macé, Paris, Geuthner, 2011, 537 p.
Maryse Condé, « Fous-t-en Depestre, Laisse dire Aragon », The Romanic Review, 1-2 (January-March 2001), 92, p. 177-85
René Depestre, « Témoignage », Aragon et Les Lettres françaises, Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet n° 14, Presses Universitaires de Strasbourg, 2013, p. 221-224.
Anne Douaire-Banny : « « Sans rimes, toute une saison, loin des mares ». Enjeux d’un débat sur la poésie nationale », À la littérature, site personnel de Pierre Campion, http://pierre.campion2.free.fr/douaire_depestre&cesaire.htm, mai 2011.
Rania Fathy, « Ecrire en français : le cas de la littérature égyptienne d’expression française », Faire vivre les identités : un parcours en francophonie, Paris, Archives contemporaines, 2011, p. 61-69.
Romuald Fonkoua, « L’invention d’un art poétique nègre. Contre le larbinisme  », chapitre VI de Aimé Césaire (1913-2008), Perrin, 2010.
Corinne Grenouillet, « Soldats africains et question coloniale dans l’œuvre d’Aragon », Recherches croisées Aragon-Elsa Triolet n° 13, Presses Universitaires de Strasbourg, 2011, p. 59-79.
Sankichi Inada, « De l’influence des œuvres d’Aragon sur la culture du Japon d’après-guerre », Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères, Presses Universitaires Franc-Comtoises, 2000, p. 77-86.
Johanne Leray, « Aragon et l’expérience de l’étranger : la traduction comme laboratoire de la création », Aragon, trente ans après, Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet n° 15, p. 89-102.
Anthony Mangeon, « Henri Lopes au miroir d’Aragon », Crimes d’auteur. De l’influence, du plagiat et de l’assassinat en littérature. Paris, Hermann, coll. Fictions pensantes, 2016, p. 89-108.
Béatrice N’guessan-Larroux, « Croisements romanesques : Aragon au Congo », Aragon, trente ans après : Recherches croisées Aragon-Elsa Triolet n° 15, Presses Universitaires de Strasbourg, 2014, p. 25-40.
Léon Robel, « La langue, la littérature et la culture russes dans l’œuvre d’Aragon », Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères, Presses Universitaires Franc-Comtoises, 2000, p.141-170.
Anne Roche, « Le Paysan de Berlin : Le Paysan de Paris lu par Walter Benjamin », Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet n° 8, Presses Universitaires de Strasbourg, 2002, p. 177-186.
Nyunda ya Rubango, « Mukala Kadima-Nzuji à l’école de Genette et d’Aragon. Une lecture de La Chorale des mouches », Trajectoires et identités des lettres congolaises : Hommage à Mukala Kadima-Nzuji, textes réunis par Maurice Amuri Mpala-Lutebele, Éditions de l’Harmattan, coll. « Compte rendu », 2015.
James Steel, « Ondes hertziennes : correspondances et résonances entre la BBC et certains écrits d’Aragon et d’Elsa Triolet en 1942-1943 » ; Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères, Presses Universitaires Franc-Comtoises, 2000, p. 183-197.
Agnès Whitfield, « La traduction américaine des Voyageurs de l’impériale par Hannah Josephson », Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet n° 12, p. 149-176.
Jeanne Wiltord, « Habiter "le pan d’un grand désastre" », La Célibataire. Revue de psychanalyse clinique, logique, politique, nº 12, printemps 2006

Sitographie :

Bibliographie des articles parus dans Les Lettres françaises au sujet d’écrivains du Maghreb, LIMAG (Littératures du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie), site animé par Charles Bonn

Les propositions de contributions, d’environ 300 mots, accompagnées d’une bio-bibliographie, sont à envoyer d’ici le 15 septembre 2016 à Erwan Caulet : erwan.caulet@laposte.net, Corinne Grenouillet : corinne.grenouillet@unistra.fr et Patricia Principalli : patricia.richard-principalli@u-pec.fr.
Les articles définitifs seront à remettre avant le 15 mars 2017 pour une évaluation en double aveugle par le comité de lecture des Recherches croisées Aragon Elsa Triolet et le comité de lecture des Presses Universitaires de Strasbourg.

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