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Programme 2015-2016

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Programme 2016-2017

Cette rubrique sera complétée en septembre 2017.

Écrire au féminin, penser (entre) les langues, un double exil ? Altérité linguistique dans la création littéraire des femmes (1875 –2015), 1er et 2 décembre 2016

Journée d’études, Strasbourg, 1er et 2 décembre 2016,
en préparation d’un colloque international à l’horizon 2018

Organisateurs :

Britta Benert (EA 1337 - Université de Strasbourg/ESPE)
Mateusz Chmurski (UMR 8224 EUR’ORBEM, CNRS – Paris-Sorbonne et EA 4372 CERCLE, Université de Lorraine)
Luba Jurgenson (Université de Paris-Sorbonne et UMR 8224 EUR’ORBEM, CNRS – Paris-Sorbonne)

Avec la participation de :

-       Nathalie Carré, INALCO
-       Suzel Meyer, Université de Strasbourg
-       Cécile Rousselet, Université de Paris 3
-       Tatiana Victoroff, Université de Strasbourg
-       ...

La rencontre aura pour but de préparer un colloque d’envergure internationale programmé pour le premier trimestre 2018. Il s’agira de discuter la validité de l’argumentaire ci-dessous ainsi que de dégager différents axes de réflexion (en vue des sessions du colloque). 

Le colloque programmé (sujet de réflexion de la présente journée d’étude) s’inscrit dans la prolongation de deux champs d’investigation.

D’une part, avec la publication de l’ouvrage Paradoxes du Plurilinguisme littéraire 1900 (Benert, 2015), nous avons voulu élargir la problématique du changement des langues et/ou du mélange des langues au sein même des textes, en partant d’une approche résolument diachronique. La dimension historique contribue en effet à complexifier un domaine de recherche où des études consacrées à la littérature d’aujourd’hui (dite « migrante ») foisonnent mais où l’analyse de la diversité linguistique se limite souvent à pointer ses liens avec les phénomènes actuels de mondialisation. La focale portée sur la période 1900 fait émerger une attitude foncièrement paradoxale à l’égard du plurilinguisme littéraire, entre glorification et rejet, et aide à aborder avec plus de discernement certains des paradoxes du plurilinguisme littéraire d’aujourd’hui.

D’autre part, un accent fort sera mis sur l’importance de la belle époque pour l’évolution de l’écriture féminine, marginalisée tout au long du XIXe siècle, à de rares exceptions près. En effet, étudier l’importance identitaire des journaux personnels et leur rôle pour la création fictionnelle des auteurs tant marginaux que marginalisés dans le contexte culturel centre-européen (Chmurski 2012) nous a permis de constater que le cadre traditionnel de littératures nationales, issu du XIXe siècle et canonisé par la recherche littéraire dominante, ne suffit plus à circonscrire les phénomènes artistiques de l’époque 1900. Plurilingues, métafictionnels, transgressifs à plusieurs titres, les œuvres de l’époque s’avèrent le laboratoire où se construit, au cas par cas, une identité plurielle, dont se nourrissent les décennies suivantes. Or, s’il est possible de constater un essor considérable des analyses et du plurilinguisme, le rôle des écrits féminins dans ces processus n’a pas encore été proprement exploré.

Quels rapports peut-on observer entre l’érosion des genres littéraires traditionnels, l’émancipation de l’écriture féminine et l’évolution de la littérature moderne ? À travers les œuvres de nombreuses auteures qui, de Lou-Andreas-Salomé et Maria Komornicka-Piotr Włast à Agota Kristof, décidèrent d’exprimer leur identité mouvante entre les langue(s), le colloque explorera l’hypothèse du dernier quart du XIXe siècle en tant que moment clé de l’émancipation des écrits de femmes plurilingues. Nous interrogerons l’importance de cette période charnière pour les écrits du siècle dernier, sans négliger pour autant les ouvertures thématiques, génériques et théoriques, et notamment la théorie du genre.

En liant les problématiques de la création littéraire des femmes et de l’altérité linguistique, il s’agira d’interroger une marginalisation potentiellement double : du fait du plurilinguisme et du fait de créer en tant que femme. Le cadre historique choisi, pour sa part, vise à réfléchir sur les continuités et ruptures des identités en crise. Il sera accompagné d’une ébauche de réflexion théorique de ces enjeux encore trop peu connus.

Une cosmopolite sur les chemins de traverse/Kosmopolitin auf Zwischenwegen: Lou Andreas-Salomé (1861-1937), colloque 9-11 février 2017

Colloque international à l’occasion du 80e anniversaire de sa mort

/Internationale Konferenz zum 80. Todestag der Autorin

Coopération franco-allemande : Université de la Sarre/Université de Strasbourg

APPEL À COMMUNICATION

 

Lieu : Université de Strasbourg

Dates : du 9 au 11 février 2017

 

Responsables :

Britta Benert, Université de Strasbourg

Romana Weiershausen, Universität des Saarlandes

Langues du colloque : allemand, français, anglais

Argumentaire :

« Quand quelqu’un quitte la vie, qui pour nous y avait profondément sa place, tout alors se sépare en deux camps : les vivants et les morts. Pas seulement au sens de la perte – la mort appartient aussi dès lors, d’une manière particulière, à la vie. Et pas seulement comme une coloration plus noire de celle-ci, mais plutôt comme si on en savait davantage, comme si on vivait davantage ce qui vaut véritablement d’être vécu, comme si on était aussi un peu là où quelqu’un s’en est allé. D’une certaine façon, les carcans sautent ». / «Wenn Jemand aus diesem Leben ging, der für uns ganz tief hineingehörte, dann teilt sich seitdem alles in dies Zwei: Lebende und Tote. Nicht nur indem Sinn des Verlus­tes, – sondern der Tod gehört seitdem auf eine besondere Weise dem Leben zu. Und nicht nur als dessen schwärzer erscheinende Färbung, sondern auch als wisse man mehr, […] als sei man ebenfalls ein wenig auch mit da, wohin Jemand fortging; irgendwo platzen Engen».

 Lou Andreas-Salomé dans une lettre à Anna Freud, à la date du 23 juin 1923 ; traduction française de S. Michaud

 

A l’occasion du 80e anniversaire de la mort de Lou Andreas-Salomé (née en 1860 à Saint Pétersbourg, décédée en 1937 à Göttingen, en Allemagne), le présent colloque propose de revenir sur une œuvre singulière et foncièrement paradoxale qui n’a de cesse de nous mener au-delà de « carcans » et de barrières infranchissables – telles que celles qui opposeraient, dans une dichotomie simpliste, la vie à la mort.

En voyageuse infatigable, Lou Andreas-Salomé a passé des frontières tant réelles que symboliques, et peut-être sont-ce ces incessants passages qui ont contribué à semer d’embûches le chemin vers une pleine reconnaissance de son œuvre. Cela étant, la renommée de la romancière, psychanalyste et essayiste dépasse de plus en plus la seule sphère des initiés. Après les manifestations scientifiques qui lui ont été consacrées ces dernières années le présent colloque, s’inscrivant dans cette dynamique de redécouverte, se propose de cerner la complexité de l’œuvre saloméenne en privilégiant deux axes : d’une part, en mettant la focale sur le caractère interdisciplinaire de ses textes ; d’autre part, en étudiant, dans une approche contrastive, sa réception en Allemagne, en France, en Russie, etc. En accord avec cette accentuation, le colloque se caractérisera par une forte dominante internationale ainsi que par une présence pluridisciplinaire et comparatiste; elle sera en outre portée par une collaboration franco-allemande, réunissant les Universités de la Sarre et de Strasbourg.

 L’accueil de l’œuvre saloméenne

C’est grâce aux travaux menés depuis une vingtaine d’années que l’approche indirecte qui réduisait auparavant Lou Andreas-Salomé à la seule muse ou au simple « prétexte », a pu être rectifiée. Plusieurs décennies se sont en effet écoulées avant que puisse être envisagé le fait que Lou Andreas-Salomé, de son vivant, puisse être fêtée non pas uniquement pour sa vie de femme (libre) mais bien tout autant pour sa propre œuvre : fêtée comme celle qui comprit et introduisit Nietzsche, également comme la romancière que le jeune Rilke se flattait de connaître, puis, comme psychanalyste formée et admirée par Freud, au point qu’il allait lui confier « l’éducation » de sa fille Anna. Le colloque propose ainsi de poursuivre dans la voie de la réévaluation d’une œuvre protéiforme et difficile, restée trop longtemps méconnue tant par l’ombre jetée par l’imposante triade Nietzsche, Rilke, Freud, que par le piège d’une survalorisation idolâtre.

Interdisciplinarité

Lou Andreas-Salomé nous lance bien d’autres défis encore, et en particulier celui de l’interdisciplinarité de son œuvre. A cette dimension étudiée seulement à la marge jusqu’ici, nous souhaitons, au contraire, accorder une place centrale, en abordant l’interdisciplinarité comme l’une des interrogations clé du présent colloque.

Philosophie, histoire des religions, littérature, anthropologie, psychologie, psychanalyse, … : l’œuvre de Lou Andreas-Salomé relève de l’ensemble de ces domaines sans jamais cependant se réduire à un seul d’entre eux, tout en ne cessant de dépasser les catégorisations simplificatrices. En ce sens, ce serait surtout l’idée d’ouverture, de constante interrogation des frontières – disciplinaires, métaphoriques – , le refus de toute pensée catégorique qui semblent constituer l’essence de ses écrits.

La dimension internationale

La dimension internationale – voire son comparatisme – est une caractéristique de premier ordre de l’œuvre de Lou Andreas-Salomé, que la recherche est très loin d’avoir explorée : ici encore, nous souhaitons avancer en contribuant à mettre en lumière quelques-unes des (très) nombreuses pistes qui s’offrent à l’étude. Le caractère extraordinaire de son réseau social a pour sa part été très justement mis en avant dès les premières biographies qui lui ont été consacrées après sa mort, affirmant notamment que les amitiés de Lou Andreas-Salomé « […] approximate a Who was Who of Central European intellectual life during the half –century between 1880 and 1930/ appartenaient plus ou moins au Who was Who de la vie intellectuelle de l’Europe Centrale entre 1880 et 1930 » (Kaufmann, 1968, notre trad.). C’est ce cosmopolitisme qu’évoqua de son vivant déjà son amie Ellen Key, une fois l’horreur de la première guerre mondiale advenue avec ses antagonismes nationaux, lorsqu’elle lui écrit dans une lettre : « Et toi, ma chère, avec ton âme russe, ton mari perse, ton foyer allemand et tes amis dans le monde entier, comme tu dois souffrir » (cité dans Michaud, 1993 : 287).

Enfin, ce colloque a pour ambition d’insister sur l’esprit paradoxal (rendu par notre intitulé : Une Cosmopolite sur les chemins de traverse/auf Zwischenwegen) si caractéristique de l’œuvre saloméenne. Cet esprit que le vocable de zwischen/inter pourrait incarner, renvoie au refus de l’auteur des catégorisations figeantes, qu’elle interroge plutôt dans leur artifice et/ou leur porosité (voir notamment sa manière hérétique de récuser les couples dichotomiques, tels que vus d’entrée, vie/mort, mais aussi Occident/Orient ; science/poésie ; homme/femme par exemple). Rappelons l’intitulé de l’un des recueils de nouvelles de notre auteur, Im Zwischenland, dont l’une des thématiques est la frontière si incertaine entre les différents âges de la vie : refus, là encore, d’une binarité trop tranchée. L’œuvre est un défi, outre son caractère audacieux, de par l’emploi de tournures stéréotypées auxquelles sont ajoutées des connotations inhabituelles. Ses textes se caractérisent ainsi par de surprenantes connexions conjuguant des propos innovants et conventionnels en une seule proposition, rendant impossible toute tentative d’appréciation définitive. Adepte des Zwischenwege, Lou Andreas Salomé aime emprunter des chemins de traverse ; elle a d’ailleurs fait de brèves haltes à Strasbourg qui l’ont amené en cette Alsace en torts et de travers de Tomi Ungerer (1988). Si l’album de l’auteur strasbourgeois évoque par son intitulé une région transfrontalière aux richesses culturelles et linguistiques, mais aussi aux interrogations identitaires complexes, ces caractéristiques ne sont pas sans faire écho à l’œuvre saloméenne, permettant ainsi de rendre le lieu du présent colloque pleinement significatif.

Ce ne sont pas seulement des contenus que Lou Andreas-Salomé aime aborder de façon paradoxale et hérétique, son écriture se caractérise également par une ambivalence foncière. Faire voler en éclats l’étroitesse de nos visions et réflexions, c’est ce à quoi la pensée de Lou Andreas-Salomé nous invite, et qui rend le travail avec son œuvre si nécessaire. Ce sera là notre fil d’Ariane pour un colloque en hommage à son œuvre, placé sous le signe de traversées internationales et transdisciplinaires, et pour lequel nous  souhaitons accueillir les contributions de chercheurs et chercheuses venant des différents champs qui ont nourri ses écrits, champs qu’en contrepartie elle a contribué à enrichir. Nous aimerions que ces contributions proviennent d’aires culturelles les plus variées possibles, à l’image de l’œuvre polygraphe de Lou Andreas-Salomé. 

Comité scientifique :

-       Guy Ducrey, Professeur de Littérature comparée, Université de Strasbourg
-       Christiane Solte-Gresser, Professeure de Littérature comparée, Université de la Sarre
-       Tatiana Victoroff, Maître de conférences en Littérature comparée, Université de Strasbourg
-       Karine Winkelvoss, Maître de conférences en langue et littérature allemandes, Université de Rouen/Zentrum für Literatur-und Kulturforschung Berlin
-       Karl Zieger, Professeur de Littérature comparée, Université de Lille 3

 

Modalités :

Date limite pour l’envoi des propositions d’intervention : 1 septembre 2016
La participation de doctorant(e)s est souhaitée. Les propositions (titre + résumé : 300 mots maximum) et une brève notice biobliographique de l’auteur (statut, rattachement scientifique, champs de recherche) sont à envoyer aux deux adresses suivantes :
britta.benert@unistra.fr

romana.weiershausen@uni-saarland.de

Réponse du comité scientifique : 30 septembre 2016
Une sélection des contributions au colloque fera l’objet d’une publication collective.
Frais d’inscription au colloque : 50 euros (gratuité pour les doctorant(e)s)
Nos demandes de financement sont en cours. Dans l’état actuel des choses, il faut partir du principe que les frais engagés (hébergement, déplacement) seront à la charge de l’intervenant.

La relation franco-africaine, une nouvelle histoire politique et littéraire (1975-2015), colloque 11-12-13 avril 2017

Appel à communication

Colloque international organisé par le Centre d’Étude sur les Représentations : Idées, Esthétique, Littérature (CERIEL) les 11, 12, 13 avril 2017.

Responsables : Corinne Grenouillet, Anthony Mangeon ; axe « Littérature et Histoire » de l’EA 1337 (Configurations littéraires).

 

De nombreux historiens de la colonisation ou de la littérature ont étudié les relations franco-africaines comme une « individualité historique » (Weber 1965 : 171) où l’exercice de la domination se distinguait nettement des autres politiques coloniales européennes. Au colonialisme comme « contrôle exercé par un peuple sur un autre » (Reinhard 1997 : 9), avec son cortège habituel de violences, de guerres, et d’exploitations intensives, s’associaient en effet très régulièrement des formes d’empathie et des « doses de fraternité » (Dozon 2003 : 19) qui ont longtemps lié Français et Africains dans une possible communauté de destin historique, politique ou littéraire. Pétri de contradictions, oscillant constamment entre les logiques antagonistes de l’assimilation et de l’association, et traitant tout à la fois ses colonisés « en frères et en sujets » (Arendt 2010), l’impérialisme français a constitué un cadre complexe au sein duquel les Africains pouvaient paradoxalement imaginer leur émancipation et forger ainsi, de concert avec certains écrivains et hommes politiques français, de nouvelles définitions de la nationalité, de la souveraineté et de la République.

Les années soixante ont marqué la fin de cette forme d’imagination impériale et de ses projections fédéralistes, sans empêcher la résilience d’une certaine mentalité coloniale dans les nouveaux rapports politiques et littéraires entre Français et Africains. Dans les faits, quoique souvent publiées chez les mêmes éditeurs, et mises à la disposition du public dans les mêmes librairies, la littérature française et la littérature africaine francophone restent le plus souvent étudiées de manières cloisonnées dans les universités de l’hexagone, comme si elles demeuraient par nature étrangères l’une à l’autre. Et lorsqu’on envisage des influences ou des filiations, ces dernières sont le plus souvent conçues à sens unique : on peut, à la rigueur, voir en Alain Mabanckou un neveu littéraire de Louis-Ferdinand Céline, mais à rebours on ne présentera jamais un écrivain métropolitain comme le nouveau Kourouma ou comme le Mongo Beti français.

En 2007, le manifeste Pour une littérature-monde en français a certes brouillé les frontières entre écrivains français et francophones, soudain réunis sous la bannière hétéroclite d’une littérature qui parle du monde, tout en venant elle-même « du monde entier » (Le Bris 2007 : 42). Mais s’il a d’une certaine manière ressuscité une forme d’« empire de la littérature », ce mouvement n’est pas encore parvenu à donner corps à son idée de « littérature-monde », c’est-à-dire à l’exhausser au statut d’un véritable patrimoine en partage. Une des raisons en fut sans doute, par-delà sa rhétorique classique de la rupture, son indifférence à l’histoire des relations franco-africaines telles qu’elles se sont construites dans la longue durée, et prolongées ensuite jusqu’en notre XXIe siècle désormais bien avancé.

De William Cohen à Gary Wilder en passant par Frederic Cooper, ou de Jean-Loup Amselle à Bernard Mouralis en passant par Jean-Pierre Dozon, les travaux les plus novateurs sur l’histoire franco-africaine s’inscrivent, aux États-Unis comme en France, dans une démarche continuiste qui montre notamment comment la métropole et ses colonies se sont réciproquement construites et influencées à travers les époques. Les littératures françaises et francophones s’y trouvent de surcroît régulièrement convoquées et commentées pour donner mieux à comprendre ces féconds rapports entre la France et l’Afrique. Mais en s’arrêtant généralement au seuil des indépendances, les recherches historiques et littéraires laissent souvent en suspens les prolongements méconnus et les mutations inédites de ces relations franco-africaines à l’ère postcoloniale. Les travaux de Dominic Thomas permettent en revanche d’apprécier les récents « processus d’intercommunication » et le « bilatéralisme des échanges entre les populations en Afrique et en France » qui président désormais à l’émergence d’une « littérature afro-française » (Thomas 2013 : 25). C’est donc ce que le présent colloque s’attachera à mettre en lumière. Il s’agira notamment d’étudier les manières différentes mais aussi parfois complices, voire complémentaires, dont les écrivains français et les écrivains africains contemporains reviennent fréquemment sur l’histoire de ces relations, depuis l’ancien régime jusqu’à la décolonisation.

En proposant comme balises les années 1975 à 2015, nous ne souhaitons pas simplement revisiter quatre décennies de production littéraire, mais surtout marquer, à partir d’exemples ou de parcours précis, qu’il n’y eut jamais solution de continuité entre la littérature française et les littératures africaines francophones, pas plus qu’entre les écrivains du XXe siècle finissant et ceux du XXIe siècle naissant. Beaucoup d’auteurs nés durant ou après la Seconde Guerre mondiale sont, dans les faits, entrés en littérature à compter des années soixante-dix, et continuent d’écrire encore aujourd’hui à partir d’un rapport privilégié à l’histoire franco-africaine. Une nouvelle génération les a rejoints, et ces « enfants de la postcolonie » (Waberi) se nourrissent également d’autres expériences ou d’autres lectures qu’à l’époque coloniale, mais surtout ils sont issus d’une histoire certes décolonisée – les indépendances ont désormais plus d’un demi-siècle –, sans que sa compréhension soit pour autant décolonialisée – le colonial perdure en effet, et fait même fréquemment retour dans les représentations et les politiques socioculturelles. Pourtant les écrivains africains et les écrivains français se lisent aujourd’hui et par là même, se répondent et s’influencent réciproquement pour certains, dans le même temps qu’ils dialoguent avec les historiens dans un effort commun pour déjouer la prégnance du colonial. On pourrait même noter qu’à certains égards, ils précèdent parfois ces derniers dans leurs relectures ou leurs « redécouvertes » historiques : Ahmadou Kourouma (Monnè, outrages et défis, 1990) devance par exemple Achille Mbembe (De la postcolonie, 2000), de même que Patrice Nganang (La Saison des prunes, 2013) précède quelque peu Éric Jennings (La France libre fut africaine, 2014), ou Paule Constant (C’est fort la France !, 2013) Guillaume Lachenal (Le Médicament qui devait sauver l’Afrique, 2014) sur les vicissitudes des relations franco-africaines, ou au contraire sur les récurrences de leur histoire. Dans tous les cas on observe des convergences entre historiographie et littérature, mais surtout une pluralité des points de vue et, partant, des regards littéraires sur l’histoire, selon que l’on se situe au Nord ou dans le Sud : les zones d’ombre ne seront pas les mêmes, et des tabous ou des problèmes de légitimité (d’une question, d’une parole) resteront propres à chaque champ. Ce sont aussi ces écarts et ces modes de positionnement différents qu’il nous faudra explorer.   

Plusieurs raisons nous motivent à organiser ce colloque en 2017. Si 2016 marque actuellement les 70 ans de l’Union Française et de la départementalisation (Antilles, Guyane, Réunion...), en 2017 viendront aussi les 70 ans des massacres coloniaux à Madagascar, et les quarante ans de l’indépendance de Djibouti : d’un certain point de vue, ce n’est qu’à cette date tardive (1977) que la France est véritablement devenu un État-Nation sans empire. Et cela fera exactement soixante ans qu’elle s’est détournée de sa forme ancienne d’imagination politique (l’empire), pour se lancer dans une autre aventure supranationale – l’Europe du marché commun (1957). Accessoirement, en 2017, ce seront également les 70 ans d’Erik Orsenna (22 mars 1947) et de Patrick Grainville (1er juin 1947) ainsi que les quatre-vingt ans de Henri Lopes (12 septembre 1937). Quant à Jean-Luc Raharimanana, il atteindra cinquante ans (26 juin 1967). Tous ces écrivains méritent qu’on se penche collectivement sur la manière dont leur œuvre a aidé à repenser et faire connaître l’histoire de la relation franco-africaine, dans son indéniable violence, mais aussi dans toute sa complexité. Ce colloque proposera donc plusieurs communications et des tables-rondes spécifiques, en présence si possible de ces auteurs. Il sera aussi l’occasion de dresser un premier bilan rétrospectif, dix ans après le manifeste Pour une littérature-monde en français.

Le comité scientifique souhaite croiser les regards des écrivains africains et des écrivains français sur la relation franco-africaine, ainsi que ceux des critiques et des historiens.  Il propose les orientations suivantes :

- Dans quelle mesure cette relation a-t-elle rempli un rôle de révélateur dans la carrière littéraire, académique, et éventuellement politique, des uns et des autres ?

- Quelle fonction joue-t-elle dans l’économie des textes ?

- Cette relation est-elle conçue comme une réalité historique ou, au contraire, comme un fantasme et une reconstruction imaginaire ?

- Quels épisodes, ou quels événements de la relation franco-africaine se voient-ils conférer un rôle charnière par les écrivains ? Y a-t-il convergences ou divergences avec les historiens ? Quels traitements spécifiques les écrivains proposent-ils ?

- Quel discours sur l’histoire politique, et quel discours sur les usages de la langue française les écrivains tiennent-ils lorsqu’ils s’intéressent à la relation franco-africaine ?

- Quelles sont les modalités spatiales de cette relation ?

- Quelles influences précises peut-on identifier, des écrivains français sur les écrivains africains, et des écrivains africains sur les écrivains français ?

- Comment se construisent les imaginaires patrimoniaux respectifs ou communs des écrivains africains et des écrivains français ?

 

Ce colloque international encouragera la participation des doctorants, dans le programme général ou sous la forme d’ateliers spécifiques, selon le nombre des propositions retenues. Au terme de ses travaux, il devrait déboucher sur une vision moins cloisonnée des histoires littéraires et politiques française et africaines. Mais pourquoi, en définitive, l’organiser en Alsace, et tout particulièrement dans son Eurométropole ? Il suffit de rappeler le « Serment de Koufra », par lequel le général Leclerc et ses soldats africains jurèrent « de ne déposer les armes que le jour où nos couleurs, nos belles couleurs flotteront sur la cathédrale de Strasbourg » (2 mars 1941).  Ce « serment » ne marquait donc pas seulement la première victoire de la France libre, mais un temps fort de la relation franco-africaine qui se projetait jusqu’à Strasbourg, dont l’université même se trouvait alors exilée. Cela fait donc particulièrement sens d’organiser dans nos murs ce colloque international sur « la relation franco-africaine, une nouvelle histoire politique et littéraire ».

 

Éléments de bibliographie :

Amselle, Jean-Loup. Vers un multiculturalisme français : l’empire de la coutume. Paris, Aubier, 1996.

Arendt, Hannah. Les Origines du totalitarisme, tome II : L’impérialisme, traduit de l’anglais par Martine Leiris et Hélène Frappat, Paris, Seuil, coll. Points, 2010.

Bancel, Nicolas (dir.). « Le retour du colonial », Cultures Sud, n°165, avril-juin 2007.

Benot, Yves. Les Parlementaires africains à Paris, 1914-1958. Paris, Chaka, 1989.

Benot, Yves. Massacres coloniaux. 1944-1950 : la IVe République et la mise au pas des colonies françaises. Paris, La Découverte, 1994.

Bush, Ruth et Ducournau, Claire. « La littérature africaine de langue française, à quel(s) prix ? Histoire d’une instance de légitimation littéraire méconnue (1924-2012) ». Cahiers d’Études Africaines, vol. LV (3), n°219, p.535-568, 2015.

Carré, Nathalie, Mangeon, Anthony, et Parent, Sabrina (dir.). « Retentissements des Guerres mondiales ». Études littéraires Africaines, n°40, Metz, Centre Écritures / Association Pour l’Étude des Littératures Africaines, 2015.

Coquio, Catherine (dir.) : Retours du colonial ? Disculpation et réhabilitation de l’histoire coloniale, Nantes, L’Atalante, 2008.

Cohen, William. Français et Africains : les Noirs dans le regard des Blancs, 1530-1880 [1980].Traduit de l’anglais par Camille Garnier, Paris, Gallimard, 1981.

Cooper, Frederick. L’Afrique depuis 1940 [2002]. Traduit de l’anglais par Christian Jeanmougin, Paris, Payot, 2008.

Cooper, Frederick. Le Colonialisme en question : théorie, connaissance, histoire [2005]. Traduit de l’anglais par Christian Jeanmougin, Paris, Payot, 2010.

Cooper, Frederick. Français et Africains ? Être citoyen au temps de la décolonisation. Traduit de l’anglais par Christian Jeanmougin, Paris, Payot, 2014.

Cooper, Frederick. L’Afrique dans le monde : Capitalisme, Empire, État-Nation. Traduit de l’anglais par Christian Jeanmougin, Paris, Payot, 2015.

Diakité, Tidiane. Louis XIV et l’Afrique noire. Paris, Arléa, 2013.

Delas, Daniel, Chanda, Tirthankar, Le Lay, Maëline et Martin-Granel, Nicolas, « À propos de Congo, une histoire, de David Van Reybrouck », Études Littéraires Africaines, n°35, 2013, p.119-146.

Delas, Daniel, Mangeon, Anthony et Thomas, Dominic, « À propos de Noirs d’encre », Études Littéraires Africaines n°38, 2014, p.122-145.

Dozon, Jean-Pierre. Frères et sujets, la France et l’Afrique en perspective. Paris, Flammarion, 2003.

Dubreuil, Laurent. L’Empire du langage, colonies et francophonie. Paris, Hermann, 2008.

Fonkoua, Romuald, Mouralis, Bernard, et Piriou, Anne (dir.). Robert Delavignette (1897-1976), savant et politique. Paris, Karthala, 2003.

Fonkoua, Romuald. « Une certaine idée de la République ». Acta Fabula, vol. XIV, n°1, janvier 2013 [http://www.fabula.org/acta/document7478.php].

Grenouillet, Corinne. « Soldats africains et question coloniale dans l’œuvre d’Aragon », Recherches croisées Aragon / Elsa Triolet n° 13, Presses Universitaires de Strasbourg, 2012, p. 59-79.

Jennings, Éric. La France Libre fut africaine. Paris, Perrin / Ministère de la Défense, 2014.

Lachenal, Guillaume. Le Médicament qui devait sauver l’Afrique : un scandale pharmaceutique aux colonies. Paris, La Découverte, 2014.

Lafont, Suzanne. « Migrations patrimoniales : Céline dans quelques fictions francophones contemporaines », Études Littéraires africaines, n°40, 2015.

Le Bris, Michel, Rouaud, Jean (dir.). Manifeste pour une littérature-monde en français, Paris, Gallimard, 2007.

Le Bris, Michel, Rouaud, Jean (dir.). Je est un autre, pour une identité-monde, Paris, Gallimard, 2010.

Mabanckou, Alain. Le Sanglot de l’homme noir, Paris, Fayard, 2012.

Mangeon, Anthony. La Pensée noire et l’Occident, de la bibliothèque coloniale à Barack Obama, Cabris, Sulliver, 2010.

Mangeon, Anthony (dir.). L’Empire de la littérature. Penser l’indiscipline francophone avec Laurent Dubreuil. Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2016.

Mbembe, Achille. La Naissance du Maquis dans le Sud-Cameroun, 1920-1960 : naissance des usages de la raison en colonie. Paris, Karthala, 1996.

Mbembe, Achille. De la Postcolonie : essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, Paris, Karthala, 2000.

Miano, Léonora. Habiter la frontière, Paris, L’Arche, 2012.

Miller, Christopher. Nationalists and Nomads. Essays on Francophone African Literature and Culture, Chicago, Chicago University Press, 1999.

Moudileno, Lydie. « Bodo, roman africain ». Cahiers d’Études Africaines, vol. LV (2), n°218, 2015, p.381-393.

Moudileno, Lydie. « “Il devint un Romaincourtien”. Histoire coloniale et histoire régionale », dans Cécile Van den Avenne (dir.) : Tierno Monénembo, Paris, Classiques Garnier, coll. « Écrivains francophones », 2016 (à paraître).

Mouralis, Bernard. République et colonies, entre histoire et mémoire [1999]. Rééd. Paris, Présence Africaine, 2012.

Parent, Sabrina. Cultural Representations of Massacre. Reinterpretations of the Mutiny of Senegal. New York & Basingstoke, Palgrave & Macmillan, 2014.

Ranaivoson, Dominique. « Madagascar 1947 : le roman ouvre-t-il les pages scellées de l’histoire ? », Études littéraires africaines, n°26, 2008, p.61-69.

Ranaivoson, Dominique. Nour, 1947 de Jean-Luc Raharimanana, étude critique. Paris, Champion, 2015.

Reinhard, Wolfgang. Petite histoire du colonialisme. Paris, Belin Sup « Histoire », 2000.

Thomas, Dominic. Noirs d’encre. Colonialisme, immigration et identité au cœur de la littérature afro-française, Paris, La Découverte, 2013.

Thomas, Martin (dir.). The French Colonial Mind, vol. I : Mental Maps of Empire and Colonial Encounters ; vol. II : Violence, Military Encounters, and Colonialism. Lincoln & London, University of Nebraska Press, 2011.

Waberi, Abdourahman. « Les Enfants de la postcolonie : Esquisse d’une nouvelle génération d’écrivains francophones d’Afrique noire »,  Notre librairie, n°135, septembre-décembre 1998, p. 8-15.

Weber, Max. Essai sur la théorie de la science, Paris, Plon, 1965.

Wilder, Gary. The French Imperial Nation-State : Negritude and Colonial Humanism between the Two World Wars. Chicago, The University of Chicago Press, 2005.

Wilder Gary. Freedom Time : Negritude, Decolonization, and the Future of the World. Durham & London, Duke University Press, 2015.

 

Comité scientifique international :

Kusum Aggarwal (U. Delhi, Inde).

Claire Ducournau (U. Paul-Valéry Montpellier, France).

Romuald Fonkoua (U. Paris-Sorbonne, France).

Sylvère Mbondobari (U. Omar-Bongo, Gabon).

Lydie Moudileno (U. Penn, États-Unis).

Bernard Mouralis (U. Cergy-Pontoise, France).

Dominique Ranaivoson (U. Lorraine, Metz, France).

Dominic Thomas (UCLA, États-Unis).

 

Modalités :

Envoi des propositions d’intervention : avant le 15 juin 2016.

Les propositions (titre et résumé : 300 mots maximum) et une brève notice biobibliographique de l’auteur (statut, rattachement scientifique, champ de recherche : 70 mots maximum) sont à envoyer aux adresses suivantes :

corinne.grenouillet@unistra.fr

amangeon@unistra.fr

Réponse du comité scientifique : 5 septembre 2016.

Date du colloque : 11-12-13 avril 2017.

Une sélection des contributions au colloque fera l’objet d’une publication collective.

Aragon à l’international, appel à contributions (RCAET n° 16)

Coordonnateurs  : Erwan Caulet (Université Paris-I/CNRS, Centre d’Histoire sociale du XXe siècle), Corinne Grenouillet, (Université de Strasbourg, EA 1337 « Configurations littéraires »), Patricia Principalli, (Université Paris-Est Créteil, EA 4384, CIRCEFT-Escol, Paris 8 et UPEC)


Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet
(RCAET) consacrera son prochain volume (n° 16) à la réception d’Aragon à l’international.
Qu’Aragon fut un inlassable promoteur des cultures étrangères, nul ne l’ignore, au regard des multiples activités de traduction, d’édition ou de critique qu’il consacra aux littératures étrangères. En atteste le colloque consacré en 1992 à « Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères », qui contribua à dresser un premier état des lieux. Car Aragon s’est toujours montré particulièrement ouvert aux cultures de l’Autre ; il s’est nourri des cultures russe, espagnole, allemande ; il a traduit La Chasse au Snark de Lewis Caroll (1928) ou A pleine voix de Maïakovski (1933), a révisé les traductions de nombreux auteurs publiés dans la collection « Littératures soviétiques », n’a cessé d’insérer dans sa prose des traductions partielles de Shakespeare, Pouchkine, Cummings ou Hölderlin et d’imiter des poètes étrangers (Johanne Le Ray, RCAET n° 15) ; il parlait et lisait plusieurs langues étrangères dans le texte, avait même pris des cours de malais dans les années 1920. René Depestre, qui se définit comme un écrivain du Sud, peut ainsi justement parler de la « mondialité d’Aragon en matière de culture et de civilisation » (RCAET n° 14, p. 223).
Mais si l’on peut évoquer une incorporation de la culture mondiale par Aragon, peut-on observer, à l’inverse, une influence d’Aragon sur cette dernière ? Certains travaux ont déjà souligné que son œuvre fut elle-même une source d’inspiration, dans des cultures européennes ou plus lointaines : John Bennett a montré la complexité de la reconnaissance de la voix d’Aragon résistant en Angleterre, Anne Roche a analysé la lecture du Paysan de Paris par Walter Benjamin, Sankishi Inada puis Michel de Boissieu ont mis en évidence le rôle de l’écrivain dans la production japonaise, lié à des circonstances historiques particulières.
Par ailleurs, Aragon fut l’un des rares écrivains à rendre hommage, dans ses romans (Les Communistes) et sa poésie (« Cantique aux morts de couleur », 1949 ou « Dominos d’ossements que les jardiniers trient », 1956) à la vaillance et au sacrifice des soldats africains pendant la Seconde Guerre mondiale. Dans le même temps, il rencontre les écrivains d’Afrique noire, le Guinéen Fodéba Keïta par exemple (Corinne Grenouillet, RCAET n° 13). A partir du milieu des années 1950, plus de 80 articles consacrés à la littérature maghrébine d’expression française parurent dans le journal d’Aragon, Les Lettres françaises, qui célébra le poète algérien Mohammed Dib et accorda une large place aux écrivains algériens Mouloud Feraoun, Kateb Yacine et Abdelkhébir Khatibi ainsi qu’au Tunisien Albert Memmi.
Cet intérêt d’Aragon pour la littérature étrangère d’expression française a été réciproque, et l’est encore. En 1955, le monde littéraire caribéen s’enflamma pour une polémique déclenchée par la publication du Journal d’une poésie nationale  : le jeune poète haïtien René Depestre et le poète martiniquais Aimé Césaire croisèrent le fer, le second accusant le premier de se placer sous la tutelle des enseignements théoriques d’Aragon, comme l’ont montré Maryse Condé, et après elle Romuald Fonkoua et Anne Douaire-Banny. Récemment, Béatrice N’Guessan Leroux, Anthony Mangeon ou Nyunda ya Rubango ont observé la place d’Aragon dans la production congolaise, plus particulièrement chez Mukala Kadima-Nzuji (La Chorale des mouches, 2003) et chez Henri Lopes, dont Le Lys et le flamboyant (1997) fait entendre l’écho de La Mise à mort (1965).
Tahar ben Jelloun déclare, de son côté, avoir été bouleversé par ses poèmes « largement inspirés de la poésie amoureuse des Arabes d’Andalousie » (Le Bris et Rouaud, p. 114). L’auteur du Fou d’Elsa (1963), dont l’écriture métissée s’appuie sur les langues et les cultures orientales (Hervé Bismuth, Ridha Boulaâbi), ne pouvait que rencontrer un fort écho parmi les écrivains et les lecteurs arabes. Rania Fathy, travaillant aujourd’hui sur la littérature égyptienne d’expression française, dont l’œuvre de Gulpérie Efflatoun, évoque en effet un « vrai engouement pour Aragon marquant toute une génération d’écrivains et de lectorat arabes », et voit même son œuvre comme « porteuse de prémices d’une littérature-monde avant la lettre ».

Ces travaux nous paraissent ouvrir une voie féconde dans la recherche aragonienne, que nous voudrions explorer davantage, en interrogeant certains aspects de la réception d’Aragon à l’international. Nous souhaiterions notamment accorder une place particulière aux relations d’Aragon à la littérature francophone. Les pistes seraient les suivantes :
– Les zones francophones : Aragon occupe-t-il une place particulière, et laquelle, chez les auteurs étrangers d’expression française ? Qu’en est-il au Moyen-Orient, en Afrique et dans les Caraïbes, mais aussi au Québec ou en Europe ?
– Les textes traduits : Aragon a-t-il été traduit, comment, par qui, où ? Certaines aires culturelles sont-elles plus particulièrement concernées, et pourquoi ? Certaines œuvres sont-elles privilégiées, d’autres sont-elles au contraire omises ? Favorise-t-on plutôt la poésie ou plutôt l’œuvre romanesque ? En quoi les choix de traduction opérés sont-ils révélateurs d’une interprétation de l’œuvre et de l’homme, et/ou de son engagement, mais aussi des modalités d’importation et de réception dans le pays d’accueil, telles qu’elles sont étudiées par les Translation studies ? Quelles sont les raisons de son éventuelle absence dans certains espaces ?
– La présence dans le cursus scolaire et/ou universitaire : Aragon est-il représenté dans l’enseignement, figure-t-il dans des préconisations parmi d’autres auteurs étrangers et lesquels, dans des manuels scolaires ou dans des programmes d’enseignement ?
– Le rôle de la chanson : en France Ferré, Ferrat ou Brassens ont largement contribué à populariser la poésie aragonienne auprès de toute une génération ; plus de 150 poèmes ont fait l’objet de mises en chanson, que reprennent des interprètes plus récents ; la mise en chanson de poèmes d’Aragon existe-t-elle ailleurs ? A-t-elle eu, comme en France, un rôle de diffusion de l’œuvre de l’écrivain ?
– Le rôle du politique : unis dans un même combat, réunis dans des congrès internationaux, les écrivains ou artistes étrangers communistes amis du couple Elsa Triolet-Aragon (l’Espagnol Rafael Alberti, le Chilien Pablo Neruda, le Brésilien Jorge Amado, l’Italien Alberto Moravia, pour ne citer qu’eux) ont-ils, lorsqu’ils ont pu le faire, joué un rôle spécifique dans la diffusion et la réception de son œuvre dans leur pays d’origine ?
– La filiation aragonienne : quels écrivains étrangers Aragon et ses œuvres ont-ils influencés (et influencent-ils aujourd’hui encore) ? Quels auteurs ont noué un dialogue littéraire avec lui dans leurs œuvres propres, l’ont cité, s’en sont inspiré en reprenant et poursuivant des thèmes ou des figures qu’il a initiés ? Y a-t-il des textes qui le mettent en scène comme écrivain ?

La classicisation d’Aragon en France semblant accomplie, c’est en somme la présence et la place d’Aragon dans le champ littéraire mondial que ce volume entend interroger.

Bibliographie indicative  :

Ouvrages généraux :
Pascale Casanova La République mondiale des lettres, Seuil, 1999, 512 p.
Johan Heilbron et Gisèle Sapiro (éds), Traduction : les échanges littéraires internationaux, Actes de la recherche en sciences sociales, Vol. 144, septembre 2002.
Michel Le Bris Michel et Jean Rouaud (dir), Pour une littérature monde, Gallimard, Paris, 2007.
Gisèle Sapiro (dir.), La Traduction comme vecteur des échanges culturels internationaux. Circulation des livres de littérature et de sciences sociales et évolution de la place de la France sur le marché mondial de l’édition (1980-2002), Rapport de recherche, Centre de sociologie européenne, 2007.
Gisèle Sapiro, Translatio. Le marché de la traduction en France à l’heure de la mondialisation, Paris, Éditions du CNRS, coll. « Culture et société »,‎ 2009, 432 p.


Ouvrages et articles sur Aragon :
John Bennett, Aragon, Londres et la France libre. Réception de l’œuvre en Grande-Bretagne, 1940-1946, L’Harmattan, 1998.
John Bennett, « Aragon et l’Angleterre pendant la Deuxième Guerre mondiale », Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères, Presses Universitaires Franc-Comtoises, 2000, p. 25-51.
John Bennett, « Aragon et ... encore !... André Breton », Recherches croisées Aragon / Elsa Triolet n° 7, Presses Universitaires franc-comtoises, 2001, p. 77-90.
Hervé Bismuth, Le Fou d’Elsa : Métissages linguistiques et discursifs, Éditions Universitaires de Dijon, coll. « Écritures », 2007, 200 p.
Michel de Boissieu, « Une lecture de La Semaine sainte au Japon », Aragon, trente ans après : Recherches croisées Aragon-Elsa Triolet n° 15, Presses Universitaires de Strasbourg, 2014, p. 17-23.
Ridha Boulaâbi, L’Orient des langues au XXe siècle, Aragon, Ollier, Barthes, Macé, Paris, Geuthner, 2011, 537 p.
Maryse Condé, « Fous-t-en Depestre, Laisse dire Aragon », The Romanic Review, 1-2 (January-March 2001), 92, p. 177-85
René Depestre, « Témoignage », Aragon et Les Lettres françaises, Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet n° 14, Presses Universitaires de Strasbourg, 2013, p. 221-224.
Anne Douaire-Banny : « « Sans rimes, toute une saison, loin des mares ». Enjeux d’un débat sur la poésie nationale », À la littérature, site personnel de Pierre Campion, http://pierre.campion2.free.fr/douaire_depestre&cesaire.htm, mai 2011.
Rania Fathy, « Ecrire en français : le cas de la littérature égyptienne d’expression française », Faire vivre les identités : un parcours en francophonie, Paris, Archives contemporaines, 2011, p. 61-69.
Romuald Fonkoua, « L’invention d’un art poétique nègre. Contre le larbinisme  », chapitre VI de Aimé Césaire (1913-2008), Perrin, 2010.
Corinne Grenouillet, « Soldats africains et question coloniale dans l’œuvre d’Aragon », Recherches croisées Aragon-Elsa Triolet n° 13, Presses Universitaires de Strasbourg, 2011, p. 59-79.
Sankichi Inada, « De l’influence des œuvres d’Aragon sur la culture du Japon d’après-guerre », Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères, Presses Universitaires Franc-Comtoises, 2000, p. 77-86.
Johanne Leray, « Aragon et l’expérience de l’étranger : la traduction comme laboratoire de la création », Aragon, trente ans après, Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet n° 15, p. 89-102.
Anthony Mangeon, « Henri Lopes au miroir d’Aragon », Crimes d’auteur. De l’influence, du plagiat et de l’assassinat en littérature. Paris, Hermann, coll. Fictions pensantes, 2016, p. 89-108.
Béatrice N’guessan-Larroux, « Croisements romanesques : Aragon au Congo », Aragon, trente ans après : Recherches croisées Aragon-Elsa Triolet n° 15, Presses Universitaires de Strasbourg, 2014, p. 25-40.
Léon Robel, « La langue, la littérature et la culture russes dans l’œuvre d’Aragon », Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères, Presses Universitaires Franc-Comtoises, 2000, p.141-170.
Anne Roche, « Le Paysan de Berlin : Le Paysan de Paris lu par Walter Benjamin », Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet n° 8, Presses Universitaires de Strasbourg, 2002, p. 177-186.
Nyunda ya Rubango, « Mukala Kadima-Nzuji à l’école de Genette et d’Aragon. Une lecture de La Chorale des mouches », Trajectoires et identités des lettres congolaises : Hommage à Mukala Kadima-Nzuji, textes réunis par Maurice Amuri Mpala-Lutebele, Éditions de l’Harmattan, coll. « Compte rendu », 2015.
James Steel, « Ondes hertziennes : correspondances et résonances entre la BBC et certains écrits d’Aragon et d’Elsa Triolet en 1942-1943 » ; Aragon, Elsa Triolet et les cultures étrangères, Presses Universitaires Franc-Comtoises, 2000, p. 183-197.
Agnès Whitfield, « La traduction américaine des Voyageurs de l’impériale par Hannah Josephson », Recherches croisées Aragon/Elsa Triolet n° 12, p. 149-176.
Jeanne Wiltord, « Habiter "le pan d’un grand désastre" », La Célibataire. Revue de psychanalyse clinique, logique, politique, nº 12, printemps 2006

Sitographie :

Bibliographie des articles parus dans Les Lettres françaises au sujet d’écrivains du Maghreb, LIMAG (Littératures du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie), site animé par Charles Bonn

Les propositions de contributions, d’environ 300 mots, accompagnées d’une bio-bibliographie, sont à envoyer d’ici le 15 septembre 2016 à Erwan Caulet : erwan.caulet@laposte.net, Corinne Grenouillet : corinne.grenouillet@unistra.fr et Patricia Principalli : patricia.richard-principalli@u-pec.fr.
Les articles définitifs seront à remettre avant le 15 mars 2017 pour une évaluation en double aveugle par le comité de lecture des Recherches croisées Aragon Elsa Triolet et le comité de lecture des Presses Universitaires de Strasbourg.

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